
... Qui vaut mille mots. Mille des miens en tout cas.
C'était un ami.
Un vrai. Il est mort d'un cancer du poumon en 2005.
Je m'ennuie de lui souvent.
Il s'appelait, s'appelle toujours, Jean-Pierre Desaulniers.
C'était un prof comme il s'en fait peu. Comme j'essaie des fois d'en être un. Un amoureux de la Vie, de Claire, de ses travaux, de toutes les formes de communications et d'art africain. Toutes choses qui vont ensemble d'un même pas, qui mènent à l'ouverture et au courage.
Il est mort à la mi-août, la veille de la reprise des cours à l'UQÀM, il a pas supporté de ne pas en être.
Ses funérailles ont donné lieu à un drôle de cirque.
Boulevard St-Laurent, une résidence funéraire très hip, avec bar, terrasse et vitrine sur la Main.
Beau concept!
La famille a organisé un cinq à sept.
Il y a là une faune qui ou s'aime, ou s'ignore, ou se méprise sans se connaître -qui est une autre forme larvée de l'ignorance - ou se fait un "devoir de...", bon, bref, le zoo!
C'est bondé, on se marche sur les pieds. Il y a l'urne et personne agenouillé devant. Il y a des limites aux accomodements raisonnables.
Et, bien sûr, le bar est ouvert. Même l'arme à gauche, Jean-Pierre, c'est Jean-Pierre et la bibine, il aimait bien!
L'alcool aidant, le brouhaha prend rapidement toute la place jusqu'à qu'un "distingué confrère" de l'Université, rondouillard et compassé, mette un terme à la récréation en annonçant la saison des discours et des z'hommages. Comme il y a du jet set, que ça sent l'eau de cologne cher et que tout le monde commence à être plus ou moins garlo, on s'incline et on se la ferme. Le distingué truc commence son éloge de faux curé et c'est évidemment à la limite du supportable.
Je sens que Claire se retient à deux mains pour ne pas hurler ou s'éclater de rire, ou le deux en même temps, mais elle s'abstient, elle des coeurs à gérer dont le sien.
Et ça dure.
Ça ronronne, et ça donne dans le « Cher Camarade...»
Moi je pense à lui, en chapelle ardente, aux soins intensifs. Au livre à son chevet. À ce catalogue d'art africain. Jusqu'au bout, Jean-Pierre a été Jean-Pierre.
Il n'a jamais été sa maladie.
On fait tous dos au bar.
Se faufile alors dans le zoo un drôle d'animal sans domicile fixe. Fleurant le coup de blanc gratos, il s'approche, le sourcil grave et broussailleux, saisit sans même daigner le voir un verre de blanc qui traîne là, s'appuie sur le nickel et sourit, satisfait, avant d'écraser son mégot sur le faux marbre du pancher comme les ouvriers chez Doisneau. En se foutant de la "classe" que tiennent ceux qui au fond n'en n'ont pas ! L'imbibé a salué, coude levé et petit doigt à l'avenant, puis il a fait cul-sec, comme un mal élevé qui sait apprécier les bonnes choses de la mort!
C'était Jean-Pierre.
Son fantôme.
Son humour.
Qui n'aimait que le vrai monde, celui qui ne pense pas à faire des hommages aux autres pour s'en faire un à soi.
C'était sa bouille de canaille effrontée qui nous donnait son dernier cours sur l'amour de la Vie. Des gens. Du monde. De tout le monde. De Brazzaville à Shawinigan.
Sur la présence de la culture partout, qu'on le veuille ou non, qu'on l'invite ou non.
J'ai compris, j'ai mesuré combien il allait me manquer.
Et pour lui faire honneur, j'ai souri et j'ai avisé le responsable des lieux qu'il s'agissait d'un invité de marque. « Vous connaissez Réjean Ducharme?
- Euh... Oui! Personne sait c'est qui, c'est ça?
- Oui. Ben c'est lui!
- Non?
- Oui. Mais faut pas le dire!
Trois jours plus tard, on est allé enterrer ses cendres à Louiseville, au soleil, sous un grand arbre.
C'est là qu'on a pleuré. Ça, vraiment, il aurait pas aimé. Mais bon, il avait qu'à pas s'en aller!
Tout commence toujours par un deuil.
Je tenais à commencer ceci avec celui-là.
4 commentaires:
Tu as bien raison, tout commence toujours par un deuil... Bienvenue sur le web, cher ébéniste!
Louiseville, c'était le village natal de Ferron, non?
«Tout commence par un deuil» ? Je ne sais pas. Celui de ma mère ne passe pas. Sa mort a laissé un trou dans ma poitrine qui ne se referme pas. Mais bon...
C'est un superbe texte. Merci.
J'ai connu JP (et Claire) chez Pierre Bourgault. Mes deux profs de Com....
Pris des poumons tous les deux mais pas du coeur.
Entécas, merci pour les beaux "souvenirs"...
Moi aussi j'ai eu Jean-Pierre comme prof de com. Je ne l'oublierai jamais, cet homme attachant et brillant. Sa mort m'a fait beaucoup de peine. Merci pour ce bon mot pour lui, pour la pensée de tout ce qu'il incarnait.
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